Options politiques d'urgence

Updated: 3 days ago

Options politiques d'urgence pour accroître la résilience des acteurs des systèmes agroalimentaires à base riz dans le contexte de la crise russo-ukrainienne

Aminou Arouna, Kazuki Saito, Wilfried Yergo et Harold Roy-Macauley

Centre du riz pour l’Afrique (AfricaRice)



Introduction

Depuis le début de l'année 2020, le monde est confronté à l'une des plus graves crises de santé publique du siècle, causée par la pandémie de coronavirus (COVID-19). La première conséquence de cette pandémie a été la réduction de la mobilité entre les pays, dans le cadre d'un ordre de restriction mondiale avec des fermetures de frontières, des interdictions de voyage, la fermeture de divers services et infrastructures. Bien que ces mesures aient contribué à ralentir la propagation du virus, elles ont aggravé les perturbations du système alimentaire mondial et de la logistique, avec l'augmentation des coûts de transport dans le monde entier.


En 2021, lorsque les restrictions sur les voyages ont été levées, de nombreuses personnes ont recommencé à voyager et les échanges internationaux ont démarré soudainement. Cela a entraîné une forte demande de logistique de transport et une augmentation des coûts de transport des marchandises dans le monde. En outre, l'offre d'engrais a diminué en raison des coûts de production élevés induits par la flambée des prix du gaz naturel nécessaire à la production d'engrais.


Ces facteurs ont eu une incidence sur le prix des engrais en 2021, qui a rapidement augmenté tout au long de l'année (Figure 1). Ces facteurs se sont ajoutés aux défis déjà existants, à savoir comment faire en sorte que les petits exploitants agricoles du Sud aient accès à des engrais abordables pour les campagnes agricoles de 2022. Malheureusement, la nouvelle crise, née de la guerre entre l'Ukraine et la Russie, a accru l'incertitude sur la production agricole, notamment dans les pays en développement, car elle exerce une nouvelle pression sur le prix des engrais et des aliments de base comme le blé et le riz.


La Russie et l'Ukraine sont en effet des exportateurs nets de produits agricoles et les deux pays jouent un rôle de premier plan dans l'approvisionnement des marchés mondiaux en denrées alimentaires et en engrais (FAO, 2022)[1]. En 2021, la Russie et l'Ukraine se classaient parmi les trois premiers exportateurs mondiaux de blé et de maïs, tandis que la Russie était également le premier exportateur mondial d'engrais azotés et le deuxième fournisseur d'engrais potassiques et phosphoreux.


Bien que les pays d'Afrique subsaharienne (ASS) utilisent moins d'engrais, ils sont fortement tributaires des importations de Russie et d'Ukraine. La Russie est le deuxième plus grand fournisseur d'engrais aux pays de la CEDEAO, occupant 12 % de la part du marché. En outre, la Russie a fourni plus de 80 % des importations de potasse à la Côte d'Ivoire, au Mali, au Niger, au Sénégal et à la Sierra Leone. En 2020, la République démocratique du Congo (RDC) et le Mozambique ont importé environ 20 % de leurs engrais de Russie. La Tanzanie a importé un total de 24 % de ses engrais de Russie et d'Ukraine, tandis que l'Afrique du Sud, le plus grand importateur d'engrais de la région, a importé environ 11 % de ses engrais de Russie.


En termes de dépendance alimentaire, 44 % du total des importations africaines de blé provenaient de ces deux pays (32 % de la Fédération de Russie et 12 % de l'Ukraine) au cours des deux dernières années. Pas moins de 25 pays africains importent plus d'un tiers de leur blé de ces deux pays, et 15 d'entre eux en importent plus de la moitié. Ainsi, la crise en Ukraine et les sanctions imposées à la Russie exposent les marchés alimentaires africains à des risques accrus de resserrement des disponibilités, de demande d'importation non satisfaite et de hausse des prix des denrées alimentaires et des engrais.


Cette situation menace de provoquer une crise alimentaire mondiale dans de nombreux pays et notamment les plus pauvres. En Afrique, le blé est la deuxième céréale la plus consommée après le maïs et suivie par le riz. En outre, les petits exploitants agricoles sont déjà confrontés aux effets négatifs de l'incertitude liée aux prix internationaux élevés des aliments et des engrais. Les difficultés liées à l'accès aux engrais pour produire des cultures vivrières de base telles que le riz et la réduction de l'approvisionnement alimentaire en provenance des principaux exportateurs comme l'Ukraine et la Russie, sont très probablement une source d'insécurité alimentaire en Afrique.


La pénurie potentielle de l'offre des principaux produits alimentaires tels que le blé, combinée à la hausse des prix des engrais, risque de replonger des millions de personnes, notamment en Afrique, dans une insécurité alimentaire et une pauvreté profondes. Pour éviter que la crise alimentaire de 2007-2008 et celle des deux dernières années ne se reproduisent, des mesures politiques nécessaires et urgentes doivent être prises pour une croissance agricole soutenue, en particulier pour les cultures vivrières de base comme le riz.


Les risques encourus par le secteur rizicole en Afrique

Le riz est l'aliment de base dont la croissance est la plus rapide en Afrique, notamment en Afrique de l'Ouest, où il constitue la principale source de calories par rapport aux autres céréales. La combinaison de la pandémie de COVID-19 et de la crise entre l'Ukraine et la Russie devrait entraîner des augmentations considérables des prix mondiaux et nationaux des engrais et autres intrants. Cela conduira à une forte baisse de l'accessibilité physique et financière des engrais, ce qui entraînera une baisse des rendements et une réduction potentielle des superficies et, par conséquent, une baisse de la production de cultures telles que le riz au cours des prochaines campagnes agricoles de 2022 et 2023.


Instabilité du marché international des engrais et des denrées alimentaires

La récente escalade du conflit entre la Russie et l'Ukraine, qui jouent tous les deux un rôle de premier plan en matière d'approvisionnement, fait peser des incertitudes sur les marchés mondiaux des denrées alimentaires et des engrais. En effet, l'incertitude règne quant à la capacité de l'Ukraine à planter et à récolter ses cultures au cours des prochaines saisons. En outre, la Russie aura du mal à exporter des engrais et du blé à l'avenir, étant donné les difficultés de vente qui pourraient survenir en raison des sanctions économiques actuellement imposées au pays.


De plus, les prix des engrais, qui étaient déjà élevés avant le conflit, ont maintenant atteint des niveaux record dans le contexte d'une forte baisse de l'offre russe sur le marché mondial. Dans le même temps, le gaz naturel plus cher, un autre produit d'exportation russe et un ingrédient crucial dans la fabrication des engrais, a conduit les usines d'engrais européennes à réduire leur production. Cela indique clairement que ces perturbations, cette instabilité et cette incertitude dans l'approvisionnement à partir des principaux pays exportateurs pourraient entraîner de graves flambées des prix des engrais et des denrées alimentaires, semblables à celles observées lors de la crise alimentaire mondiale de 2007-2008, qui affecteront certainement les personnes les plus pauvres et les plus vulnérables en Afrique.


Baisse de l'offre de riz

La réaction des petits exploitants agricoles à la flambée des prix des engrais risque d'entraîner une faible utilisation des intrants et une faible production locale de riz. Dans de nombreux pays fortement dépendants des importations d'engrais en provenance de Russie et d'Ukraine, notamment les pays d'Afrique subsaharienne, les agriculteurs risquent de se retrouver dans une situation de pénurie face à la flambée des prix des engrais. Cela peut entraîner une diminution de la production locale de riz et une incertitude sur la sécurité alimentaire.


En outre, si les agriculteurs ne sont pas en mesure d'appliquer les quantités nécessaires d'engrais, il y a un risque d'avoir des effets négatifs sur les superficies emblavées. De plus, les producteurs de riz des pays exportateurs pourraient réagir de la même manière avec une baisse de la productivité et donc une diminution de la production. Cela signifie que l'offre de riz peut diminuer tant dans les pays importateurs que dans les pays exportateurs. Il est donc impératif des prendre des mesures urgentes pour augmenter la production locale pour combler la réduction potentielle des pays exportateurs de riz.


Augmentation de la demande de riz

Le riz représente, après le maïs et le blé, la troisième céréale consommée en ASS. En tant que culture vivrière de base, des preuves indiquent que la consommation de riz ne devrait pas diminuer en raison de l'augmentation des prix. Cependant, avec le prix élevé et la rareté du blé, le riz pourrait remplacer le blé dans la consommation des ménages, en particulier dans les zones urbaines, ce qui entraînerait une augmentation de la demande de riz.


En outre, il est probable que les boulangers remplacent le blé par des farines alternatives. En effet, comme la farine de manioc est déjà utilisée dans la production de pain dans de nombreux pays, il est probable que le manioc sera le premier choix, ce qui pourrait entraîner une augmentation des propositions de farine de manioc dans le pain. La farine de riz pourrait également être utilisée comme substitut. Il est donc probable que cette crise fasse augmenter la demande de riz.


Prévenir l'insécurité alimentaire par des interventions d'urgence pour soutenir le système agroalimentaire à base riz en période d'incertitude


Le secteur rizicole pourrait jouer un rôle important dans l'atténuation des effets négatifs potentiels de la crise sur le marché du riz et également sur la sécurité alimentaire, si les mesures suivantes sont appliquées :


Mesures à court terme

  1. Subventionner et contrôler le prix des engrais et des semences.

  2. Libérer les stocks d'engrais dans les pays où ils en existent.

  3. Promouvoir l'utilisation efficace des engrais par le biais de recommandations personnalisées à l'aide d'outils numériques tels que RiceAdvice.

  4. Promouvoir les bonnes pratiques agricoles pour améliorer l'utilisation des éléments nutritifs.

  5. Étendre à sa capacité maximale l'utilisation de l'usine de fabrication d'engrais récemment implantée au Nigeria.

  6. Accroître l'accessibilité des petits exploitants aux engrais en améliorant la communication sur leur disponibilité et en encourageant la libération des stocks d'engrais locaux.

  7. Soutenir les petits exploitants agricoles en leur facilitant l'accès aux institutions financières.


Mesures à moyen et long terme

  1. Encourager l’implantation d'usines régionales de fabrication d'engrais afin de réduire la dépendance à l'égard des importations.

  2. Raccourcir la chaîne alimentaire mondiale en investissant dans la production et la transformation locales.

  3. Consolider les stocks de réserve régionaux et nationaux d'engrais pour les utiliser en cas de chocs.

  4. Constituer un stock stratégique de cultures vivrières de base.

  5. Diversifier le panier alimentaire avec des cultures pérennes.

  6. Réduire les pertes post-récolte des cultures vivrières de base.

  7. Investir dans l'amélioration des infrastructures agricoles, y compris l'irrigation, afin d'améliorer la productivité.

  8. Développer l'utilisation d'engrais organiques en complément lorsque c'est possible.

  9. Mettre en place des systèmes et des capacités pour l'utilisation à grande échelle d'intrants biologiques.

  10. Développer des politiques de sécurité alimentaire durable et des plans d'investissement.

  11. Augmenter l'investissement dans la recherche pour le développement.


Conclusion

Deux ans après le déclenchement de la pandémie de COVID-19, l'ASS risque à nouveau d'être affectée par la crise actuelle résultant du conflit entre la Russie et l'Ukraine. En effet, dans un contexte où les prix des engrais étaient déjà élevés, le conflit entre la Russie et l'Ukraine, deux grands exportateurs d'engrais et de denrées alimentaires, risque de provoquer des flambées des prix des engrais et de réduire le rendement et la production des denrées alimentaires de base comme le riz, tant dans les pays importateurs que dans les pays exportateurs. La réaction urgente des décideurs politiques a en effet permis d'atténuer les effets de la pandémie de COVID-19. La présente brève appelle à nouveau à des suggestions d'actions opportunes pour accroître la résilience et les stratégies d'adaptation des acteurs des systèmes agroalimentaires à base riz pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle.

[1] FAO, (2022). Information Note-The importance of Ukraine and the Russian Federation for global agricultural markets and the risks associated with the current conflict. https://www.fao.org/3/cb9013en/cb9013en.pdf


Citez ce document comme suit: Arouna A, Saito K, Yergo W et Roy-Macauley H. 2022. Options politiques d'urgence pour accroître la résilience des acteurs des systèmes agroalimentaires à base riz dans le contexte de la crise russo-ukrainienne. Centre du riz pour l’Afrique (AfricaRice) https://www.africarice-fr.org/post/emergency-policy-options.

Ukrainian-Russian crisis and food security in Africa_03MAY2022_FR
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